Du droit de vivre
Il y a des gens qui sont des professionnels du silence, du non-dit et des faux semblant. Dans ma famille, c'est un art de vivre, un must dont chacun se pique. Une famille où personne ne dit jamais rien, où le poids des mots se fait lourd de sous-entendus. Il ne faut parler de rien qui puisse fâcher, déranger ou mettre mal à l'aise, pour préserver la sacro-sainte convivialité et, l'unité inébranlable de cet édifice fragile. Cela ne signifie certainement pas que tout est beau dans le meilleur des mondes. Les rancoeurs, les jalousies et les frustrations restent sous-jacentes, tapies à jamais telles des cicatrices inavouables. Ce n'est pas parce que nul ne parle de ce qui fâche que tout va mieux, ni que tout est bien ! A la longue, c'est l'inverse qui se produit, et c'est bien pire. Chacun profite de l'absence de l'autre pour faire état de son fiel, pour glisser sa confidence d'un air entendu, pour reprendre bien vite un sourire de circonstance. Les plus audacieux prétextent d'aller fumer une cigarette dehors, pour pouvoir en dire un peu plus, sans que personne n'écoute, on ne veut pas savoir. Savoir serait affronter une vérité à laquelle personne ne tient, ne pas savoir c'est avoir bonne conscience, c'est juste un péché par ignorance, un demi mal. Seul, ceux qui osent dire tout haut ce que les autres pensent tout bas, n'ont plus le droit de paraître, à jamais refoulés de cet univers clos et bien pensant. Un milieu où l'on se flatte de sa grandeur, de son passé et de ses origines, d'une tradition séculaire. L'exilé disparaît alors de la conscience collective, il n'a jamais été et son nom ne sera plus cité. Il n'aura été qu'un mauvais souvenir que l'on tait, quelqu'un dont on dira en catimini et à voix basse, "il était conflictuel" et qu'importe son ressenti et sa souffrance. Etait, parce que déjà il n'est plus, alors pourquoi en parler ? L'hypocrisie gagne toutes les générations, jusqu'aux enfants de l'intéressé, qui sont dans le giron familial, sans pour autant avoir d'auteur à leurs jours ; Darwin devait avoir raison. D'ailleurs, eux non plus, n'en parlent pas, ils deviendraient désagréables pour les autres. La faute de goût serait alors de quitter ce monde, ce qui réunirait les uns et les autres pour une cérémonie funèbre où la mauvaise foi se disputerait les phrases toutes faites, où la pompe serait entachée de souffre ; puis vite enfermé dans le trou du fond, là-bas, loin du caveau de famille, "on" serait enfin vraiment libre de ne pas penser. Mais en attendant, l'oeil est bien présent et, il peut voir la sainte famille aller prier le bon dieu le dimanche, donner la paix aux autres et louer le pardon. Néanmoins, dans cette opacité, il y a parfois des éclaircies inavouables. Le refusé qui a osé être lui-même, profite de certains privilèges, de certaines protections, il aura la jouissance de certaines commodités, pourvu qu'il y aille en dehors des dates habituelles d'occupation. Ainsi, il pourra entretenir quelques correspondances avec ses rares protecteurs, discrètement, pour ne pas déranger, et signifier de la sorte qu'il est toujours vivant, malgré tout.





Belle analyse, moi j'ai quitté la France pour vivre ailleurs, de préférence où la bourgeoisie n'existe pas, dans une société moins hiérarchisée mais ce n'est finalement pas mieux, l'hypocrisie est remplacée par une douce indifférence.
Merci pour cette découpe chirurgicale
Rédigé par: Max | le 02/12/2007 à 22:10
Je l'avais quittée, la france, pour ces mêmes raisons ! Les aléas de la vie m'y ont ramené...
Rédigé par: Jerome | le 03/12/2007 à 07:50