Extrait de mon roman 9
9/ une timide approche
Christian résolut de se rendre sur place, à la boutique d'Anne, pour comprendre comment il pourrait s'y prendre. Christian ne se sentait pas vraiment compétent pour une telle mission. Il ne savait pas encore de quelle manière il pourrait envisager de faire le rapprochement espéré. Il sentait qu'il avait besoin de percevoir les personnes et de les connaître plus personnellement. Christian désirait s'imprégner de l'ambiance, pour prendre une décision.
Malgré la pluie incessante, il passa l'après-midi devant la boutique sous un parapluie, appuyé contre une voiture, étranger au froid de l'hiver en cette moitié de novembre.
Perdu dans ses pensées, il regardait parfois les deux filles se mouvoir entre les rayons, il ne vit pas passer le temps. Le soir le surprit lorsque la nuit commençait de s'étendre sur la ville et, que les lampadaires s'allumaient. Christian attendit encore que le rideau de fer soit prêt d'être fermé, avant de rentrer chez lui.
Il se coucha de bonne heure en espérant que la nuit lui porterait conseil. Demain, il demandera son avis à Louis, son colocataire de bureau. Christian avait besoin d'en parler et d'avoir un avis extérieur. Un avis dépassionné qui l'aiderait à voir plus clairement la situation.
Louis fit facilement admettre à Christian qu'il devrait jouer sur du velours, la tâche était rude. Christian ne devra pas braquer les filles contre lui. Il devra les approcher et intégrer leur univers d'une façon ou d'une autre, pour créer un lien d'amitié entre eux. Louis pensait aussi qu'il serait bien d'amener Anne à se poser les bonnes questions sur son passé. Jusqu'à lui donner l'envie de savoir et de comprendre le pourquoi, avant d'envisager le comment de son histoire. Il ne se garda pas de lui dire que ce sera un travail de longue haleine, de patience, que le temps jouera en sa faveur.
– De toute façon, il faudra que tu deviennes suffisamment intime d'elle pour aborder le sujet qui te tient à cœur. Cette démarche est louable et généreuse, mais bien risquée. Seule une grande complicité entre vous, permettra d'aborder ce genre de dialogue. N'oublie pas que la confiance passe par la franchise de chacun. Il te sera difficile de dire que tu es détective, sans éveiller des soupçons ou les doutes qui desserviraient immanquablement tes ambitions.
– Je ne pense qu'à ça !
– Anne a été blessée, preuve en est, sa solitude presque forcée et, son apparente tristesse. Elle a déjà été trahie, peine à rétablir des liens durables avec l'espèce humaine, tu devras lui apporter plus encore avant de faire fondre la cuirasse dont elle se pare. Elle se fuit autant qu'elle cherche à se dissimuler aux autres.
– Son père pourrait lui conseiller un bon psychologue, ce serait plus de son ressort, ne crois-tu pas ?
– Je cois que ton client a raison, elle doit simplement reprendre foi en elle.
– Mais pourquoi moi ?
– Parce que Monsieur Marchand croit réellement en toi.
– En admettant que je fasse ce travail. Comment devrai-je procéder ?
– En la comprenant. Ecoute-moi, la privation de ses parents, leur substitution par un autre couple, lui a ôté le droit de regard sur ses origines. Nous en avons déjà parlé. Ce sont elles qui permettent à chacun de se construire normalement. Ses repères ont été bouleversés, ont changés trop rapidement pour qu'elle les assimile pleinement. Elle venait d'être adoptée, lorsque sa mère a disparu de son paysage. Se sentant doublement rejetée, sans doute a-t-elle fini par penser qu'elle ne suscitait que de la pitié ; plutôt que de l'amour, comme chaque enfant est en droit d'en attendre de ses parents. Plus que des faits, c'est de son ressenti qu'il s'agit.
– Donc je dois la conduire vers ses parents.
– Oui, mais avec tact et douceur. Il faut qu'elle le veuille vraiment. Ton rôle sera de lui donner cette envie.
– Facile à dire !
– Il arrive fréquemment que des enfants se sentent coupables des actes et des manquements de leurs aînés. Elle a sûrement une vision très négative d'elle-même. Peut-être s'imagine-t-elle, à tors, être la cause du départ de son père et avoir fait fuir sa mère. Ainsi, par sa vie de quasi recluse s'interdit-elle de reproduire un schéma qui l'effraye, et qui lui semble inéluctable.
– La psychologie c'est ton truc, pas le mien !
Christian se défendait un peu, mais Louis termina son explication sans l'entendre.
– Il te faudra la conduire à s'accepter elle-même, pour qu'elle puisse s'ouvrir aux autres. L'amener à affronter et vaincre ses angoisses, à faire la part du pour et du contre en elle, pour voir les mains qui se tendent. Qu'elle accepte la vie en général, avec ce qu'elle a de bien et de moins bien, pour envisager la sienne. Donnes lui goût à la vie, montres lui que tous ne sont pas malveillants. Pour peut-être qu'enfin, elle ait envie de savoir d’où elle vient et surtout, comment cela s'est passé. Je sais, je parle avec un discours un peu professoral.
– Rassure-toi, j'ai bien compris la démarche, toutefois, ça m'affole.
– C'est plus simple à dire qu'à faire, j'en suis bien conscient. Ponctua Louis d'un air quelque peu navré de n'avoir de solution miraculeuse à proposer à Christian.
Ils parlèrent longtemps de ce projet ambitieux et généreux. Louis ne lui cacha pas non plus, que chacun est libre de savoir ou de rester ignorant de son passé. Christian devra s'attacher à ne pas brusquer, ni accroître le traumatisme qu'il supposait à juste titre chez Anne.
– Le remède apporté ne doit pas engendrer une aggravation du mal, sous peine d'envenimer encore plus la situation actuelle.
Ils se quittèrent lorsque Louis lui annonça qu'il était tard et, que sa famille l'attendait sûrement pour le dîner. Ce long exposé avait éreinté Christian. Il fonctionnait plus en se fiant à son instinct, qu'en fouinant dans les méandres de l'âme.
Sur le parking devant le bâtiment d'Anne, dans sa voiture grise, Christian dictait sur son petit magnétophone de poche, ce dimanche rien à signaler comme d'habitude, restau, ballade et dodo.
Intrigante cette nana, elle n'a pas de vie, pas d'amis, pensa Christian.
Qu'elle soit seule à ce point reste un mystère, il y a plein de filles comme elle qui trouvent un partenaire, ne serait-ce simplement que des amis. Cette fille-là ne tourne pas rond ou doit cacher quelque chose. Après plusieurs jours d'observation et de prise de renseignement, rien de consistant n'apparaissait sur sa vie, hormis son travail ! Ses voisins ne la connaissent pas, bonjour bonsoir, rien de mieux. C'est un peu comme si sa discrétion effaçait jusqu’à sa présence.
Depuis cinq ans qu'elle vivait ici, c'était le vide total. Jamais il n'avait vu de cas de ce genre, les gens laissent toujours des traces, pas cette fille-là. A part sa vendeuse, nul ne semble avoir conscience de son existence.
Une vendeuse, du reste bien sympathique apparemment. Christian avait évidemment noté la roseur de ses joues, lorsqu'elle lui avait tendu la main.
Il était habitué à passer son temps à observer les autres et à enquêter sur leurs vies. A force de discuter avec tout le monde pour pêcher des infos sur ses clients d'un air badin, Christian repérait vite l'ombre d'un trouble chez ses interlocuteurs.
Il était bien obligé de se l'avouer, malgré lui, la vendeuse ne l’avait pas laissé de marbre. Sa vivacité et sa joie l'avaient un petit peu séduit quelque part.
Le charme féminin opérait toujours sur lui sa force d'attraction. Toutes les femmes sont belles pour celui qui sait les regarder. Loin d'être un don Juan, Christian aimait la compagnie des femmes.
Il rentra vite chez lui, sous les toits, pour réfléchir encore. Cette vie de détective privé lui convenait pleinement. La vie d'un sédentaire, dans un bureau, l'aurait ennuyé très vite. En faisant ses recherches il bougeait souvent, ainsi, il rencontrait beaucoup de personnes. Son air décontracté rassurait facilement, ce qui lui permettait de rencontrer bien des gens intéressants avec qui il avait le sentiment d'enrichir ses connaissances par le dialogue.
D'un côté, lui non plus, n'avait pas de vie privée, vivant seul dans son petit studio sous les toits. Une petite pièce non loin du moulin rouge, dans la rue Lepic. Il avait peu de temps pour lui. Ses enquêtes l'absorbant beaucoup et surtout, sans aucun horaire.
Aucune femme ne peut, ni ne souhaiterait, décemment passer sa vie à attendre un improbable conjoint, c'était son point de vue.
Christian s'y accrochait et se contentait d'avoir de temps à autre une relation, plus ou moins satisfaisante avec une femme. Cela ne durait jamais très longtemps. Les dames se lassaient vite de ses absences répétées.
Il se disait qu'un jour il prendrait un travail plus régulier, sans parvenir, ni à s'en convaincre, ni à franchir le pas de perdre sa liberté de mouvement, pour combler son vide affectif. Il pensait souvent que la vie à deux serait sûrement plus enrichissante. Que d'avoir une complice avec qui partager les moments de tous les jours, donnerait un sens plus profond à son quotidien. Il aimait aussi penser qu'il devait être de ces gens qui sont faits pour rester seul, autant pour fuir les contraintes, que pour se rassurer.
Sous la grisaille persistante, Christian se lassait d'attendre devant la boutique sans savoir de quelle façon de procéder pour entrer en contact avec Anne. Il décida d'aller prendre un café et un croque monsieur au bistrot, à l'angle de la rue. Il patientait encore devant son petit noir, le temps que se réchauffe son repas, quand la vendeuse d'Anne entra prestement.
En habituée des lieux, elle commanda à la cantonade depuis la porte, sans jeter un regard autour d'elle. Alors qu'elle tendait son billet pour régler les sandwichs qu'elle avait demandés, elle repéra Christian qui se tenait à un mètre d'elle. Elle semblait tétanisée par cette rencontre.
Christian qui ne se doutait de rien, resta aussi interdit que Manau.
Il la vit se sauver aussi vite qu'elle était apparue. En un instant, il avait mesuré de la peur, plus que de l'étonnement dans ses yeux. Il s'en voulait beaucoup, car ce n'était aucunement son intention. Il n'était pas du genre à vouloir du mal à qui que se soit. Encore moins à cette fille-là, qu'il ne connaissait même pas.
La tournure que prenait cette histoire le préoccupait tellement, que déjà, il s'était fait repéré par Anne, hier soir près de la gare. Christian sentait qu'il devrait vite se manifester, sans quoi les filles verraient en lui une sorte de diable, sorti de nulle part pour les hanter. Christian, en aucun cas, ne voulait leur être une source de tourments, si ce n'était déjà fait ! Il se persuada que le lendemain il tenterait d'aborder la vendeuse qui semblait plus dynamique qu'Anne, et surtout plus facile d'approche. Elle avait un air pas compliqué, le genre un peu relax des gens à l'aise dans leurs baskets.
Christian se sentait désarmé, ne sachant pas vraiment comment réagir. Il éprouvait le besoin d'être présent, tout en sachant que son assiduité pouvait affoler Anne. Ce matin-là, il arriva vers l'heure du déjeuner dans le bistrot proche de la boutique.
Il était décidé de faire la connaissance de la collègue d'Anne.
Il avait observé la fille de Robert Marchand évoluer à l'extérieur ces derniers jours, sans qu'il ne trouve la façon de l'aborder. Il était encore en train de rêvasser, lorsque Manau entra commander son déjeuner comme à son habitude.
Elle entra avec une mine plus inquiète qu'enjouée, plus timidement qu'hier à l'heure du déjeuner. La veille, elle était entrée en toute sérénité, malgré la bousculade en cette heure de pointe. Aujourd'hui, elle le cherchait du regard dans la foule agglutinée au comptoir. Manau le situa vite appuyé sur le zinc, l'observa un peu, puis rapidement, passa sa commande au serveur.
Pendant que leurs yeux s'étaient croisés, Christian lui avait fait un large sourire. Elle semblait nerveuse, cherchant à fuir son attention en regardant un des garçons qui essuyait les verres nonchalamment.
Il le lui avait fait autant pour cacher sa gêne, que parce qu'il était soulagé qu'elle soit venue. Sans se départir de son sourire, il se rapprocha d'elle, tendit la main et lui souhaita le bonjour.
Manau tourna la tête vers lui, sans bouger les bras. Elle avait un air presque buté, les lèvres légèrement pincées des gens qui ne veulent pas se dévoiler. Manau écrasait des bras le bar, pour s'assurer de ne pas répondre à cette main tendue. Ils se fixaient maintenant du regard.
Lui se voulant bienveillant, Manau avec défiance.
Elle le dévisagea de haut en bas. Une inspection en règle pour lui faire comprendre, sans doute, qu'elle maîtrisait encore la situation. L'instant parut à Christian durer une éternité, durant laquelle il ne lui semblait même plus entendre de bruit autour de lui. A ce moment précis, ils n'étaient plus que deux, face à face. Tandis que Manau relevait les cils, l'oeil plus adouci que scrutateur. Elle se tourna vers lui, jusqu'à lui faire enfin face. Christian qui était resté la main tendue, la vit faire un léger mouvement d'épaule, pour finalement la lui prendre.
Pour rompre le silence entre eux, il lui dit son nom. Manau se relâcha un peu. Ses yeux n'étaient plus aussi assassins. Dans son regard commençait à poindre l'ombre d'une marque d'intérêt, un soupçon de curiosité aussi. Son visage sembla s'éclairer, tandis que ses joues amorçaient un début de rosissement. Manau relâcha vite la main de Christian pour prendre sa commande, et se sauva en vitesse rejoindre sa patronne.
Il était libéré d'un gros poids, la prise de contact était pour ainsi dire faite, la glace était rompue, lui semblait-il.
Demain serait le week-end des commerçants, il ne reverrait pas Manau avant mardi. Il profiterait de ces deux jours pour essayer d'en apprendre plus sur Anne. Elle devait sûrement avoir une vie personnelle quelque part, comme tout un chacun. Robert Marchand voulait tout savoir sur cette jeune femme, jusqu'à ses moindres habitudes. Christian aussi était sensiblement piqué de curiosité envers elle.
Plus il vivait cette affaire peu commune, plus il percevait qu'il devrait aller jusqu'au bout. Il avait découvert lors de son enquête, un sentiment de confusion chez tous les protagonistes. Le déroulement des faits qu'il connaissait désormais, le révoltait. Personne n'avait démérité dans cette histoire, il n'y avait eu que de malencontreux concours de circonstances, et quelque part, rupture du dialogue. Pour ceux qui savaient maintenant comment s'étaient passées les choses, c'était une évidence. Pour Anne il en était tout autrement, à n'en pas douter. Christian entrevoyait, que probablement, il pouvait jouer un rôle favorable pour Anne, et de conciliation pour les autres.
Il avait encore une semaine devant lui, avant de donner sa réponse définitive, sur son rôle de médiateur à Monsieur Marchand.
Un rôle d'intermédiaire qui l'attirait, mais qui l'affolait encore.
Il avait suivi Anne lors de toutes ses sorties durant deux jours. Il l'avait vue errer dans les rayons du Bazar de l'Hôtel de Ville, déjeuner dans un restaurant grec au bas du boulevard saint Michel, se promener dans le parc du Luxembourg.
Toujours seule, comme une âme en peine, en spectatrice de la vie.
Il l'avait regardée alors qu'elle observait les enfants et certains couples qui vivaient un bonheur partagé, que leurs yeux affichaient. Elle semblait les voir comme l'on regarde des fruits défendus, inaccessibles mais si tentants. Christian aussi se prenait avec plaisir à voir profiter de leurs bonheurs, les gens qui paraissaient heureux de vivre avec complicité. Ensemble, chacun de leur côté, ils s'étaient émus en contemplant les mêmes scènes.
Christian avait eu tout le loisir de voir Anne évoluer au cours de cette journée. Certes, il la trouvait sûrement un peu trop mince, avec un visage comme celui d'un garçon manqué. Il était vrai que sa tenue, en jean et chaussures de sport, avec en sus un gros blouson, n'arrangeait rien. Pourtant, son regard que soulignait un trait de noir, en voyant jouer les enfants, affichait une douceur imperceptible qui éclairait ses yeux. Ses cheveux attachés haut en arrière dégageaient plaisamment l'ovale de sa figure, mettant en évidence des lèvres fines, joliment dessinées.
Finalement, Christian lui trouvait plutôt du charme. Un charme discret, mais qui s'imposait comme une évidence à mesure qu'il la cernait mieux.
Les sourires dont la gratifiaient ceux qui la croisaient, mais qu'elle semblait ne pas voir, en témoignaient pour elle.
Christian en conclu qu'elle était plutôt jolie et certainement désirable. Ce jour nouveau sur celle qui accaparait son esprit depuis déjà quelques temps, lui donna un léger pincement au cœur.
La vie, pensa-t-il, est parfois bien mal faite, difficilement accessible pour tous. Cette fille-là avait tout pour être à l'aise dans sa peau, et heureuse dans la vie. Il fallait que les drames de l'enfance soient puissants, pour altérer ainsi le droit de vivre de quelqu'un.
Louis devait avoir raison, cette femme ne s'autorisait pas d'aimer, de fonder une famille. Ses yeux criaient son envie de maternité, que son inconscient lui refusait en force.
PS : Soyez sympa de laisser un petit sommentaire....




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